Un chercheur gagne à dissimuler ses intentions si l’objet qui l’intéresse cache des tensions politiques ou morales. S’il étudie l’éthique chez Monsanto, le droit de grève à la SNCF ou la fin de vie dans les hôpitaux, il a tout intérêt à ne pas se déclarer ouvertement comme chercheur.

Certains objets scientifiques et certains terrains sont d’une nature réticente vis-à-vis de toute investigation. Le chercheur doit jouer avec cela et ruser sans quoi il n’aura aucune donnée à analyser.

Sans la ruse, combien de milieux et sujets demeureraient, encore aujourd’hui, inaccessibles aux livres qui peuplent nos bibliothèques, notre conscience et notre intelligence ?

Howard Becker aurait-il écrit Outsiders : Studies in the Sociology of Deviance (1963) s’il n’avait pas été ce pianiste de jazz jouant un double jeu dans les bars de Chicago. En façade, un simple musicien ivre de jazz ; en profondeur, un sociologue observant les comportements de ceux qui l’entourent ?

Je crois que la mise en place et l’usage de l’open data fait partie de ces objets scientifiques sensibles. Né d’un mouvement politique, l’open data est traversé de divers courants, opinions et sensibilités. Pour la majorité des collectivités, il s’agit d’une obligation légale à laquelle elles devraient se conformer sans trop y prêter attention. Pour les entreprises, l’open data rime souvent avec transparence, qui côtoie la question du secret des affaires, à l’ombre duquel se trouve, parfois, la peur de l’espionnage industriel.

Partant de ce postulat, la thèse qui alimente ce blog s’est construite en partie grâce à des données dont la collecte a été dissimulée. Le chercheur s’est immergé au coeur de projets d’ouverture et de réutilisation de données, devenant un participant actif et “complet” de ces projets, au sens où il n’a “pas notifié aux sujets observés son rôle de chercheur” (Thiétart, 2014, p.278). Ainsi, les données collectées n’ont pas été biaisées par la réactivité des sujets face à la posture interrogative du chercheur. Quand on ne se sait pas observé, on dit les choses avec une langue brute.

Pour des objets scientifiques politiquement sensibles, nous pourrions aller jusqu’à dire que ces observations dissimulées sont essentielles. Sans elles, le chercheur risque d’orienter ces recherches sur des propos trop polissés, pour ne pas dire politiquement corrects. Les véritables problématiques ne lui sauteront pas aux yeux. Personne ne les mentionnera.

Des agents de la fonction publique diraient-ils à un chercheur qu’ils considèrent l’open data comme “une perte de temps, une obligation légale absurde et inutile” ? Un responsable d’une structure de médiation de données, censée faire la promotion de l’open data , oserait-il dire que “l’open data n’aboutira à rien” ?

La thèse qui alimente ce blog et dont nous publierons des extraits répond à une question de recherche construite à partir de telles observations dissimulées et de tels propos bruts de décoffrage. Des propos qui trahissent, nous le pensons, les problématiques pratiques rencontrées au quotidien par ceux qui font l’open data.

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